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« Vivre vieux » avec 16 $ de plus par mois

« Vivre vieux » avec 16 $ de plus par mois

Le gouvernement Legault a annoncé que les aînés de 70 ans et plus vivant avec moins de 22 500 $ par an auront droit à un nouveau crédit d’impôt de 200 $. Plus d’un demi-million de Québécois seraient touchés par cette mesure. Cette somme est-elle suffisante pour améliorer leur qualité de vie ? La Presse a posé la question à des aînés à faibles revenus de la basse-ville de Québec. Leurs réponses (et leur résilience) peuvent surprendre. UN DOSSIER D’HUGO PILON-LAROSE

DES AÎNÉS « QUI ONT APPRIS À VIVRE DE PEU »

 

QUÉBEC — Quand elle était enfant, les jours de fin de semaine, Danielle McRae s’assoyait à bord des calèches du Vieux Québec. Pour quelques sous, elle chantait des chansons (en anglais !) aux touristes américains. « Cinq cents, please, pour des crayons », leur demandait-elle avant de remettre son butin à sa maman.

« Les journées les plus payantes, c’était quand il mouillait à verse parce que je me déguisais. Je me mettais un vieux chapeau, un vieil imperméable et des bottes trop grandes. Ça les faisait rire », raconte la lumineuse dame de 74 ans, qui parle d’une voix de rockeuse qui n’a jamais manqué un concert.

Aujourd’hui à la retraite, Mme McRae n’entend plus mendier. Elle a travaillé plusieurs années pour une entreprise d’entretien ménager du Petit Champlain, puis quelques décennies comme bénévole dans une soupe populaire. Dans un petit appartement d’un HLM du quartier Saint-Roch, à Québec, elle vit sobrement sous la barre du seuil de faible revenu, ne recevant chaque mois que les rentes versées par les gouvernements du Canada et du Québec.

« Tu parles au premier ministre, parfois ? Il va me le donner, mon 16 $ à la fin du mois, j’espère ? J’ai hâte, je te dis qu’on va vivre vieux avec 16 $ », nous dit-elle avec ironie.

Le 3 décembre dernier, lors de la mise à jour économique du gouvernement du Québec, François Legault a annoncé que les aînés vivant avec moins de 22 500 $ par an auraient droit à un nouveau crédit d’impôt remboursable de 200 $. À condition, bien sûr, qu’ils remplissent une déclaration de revenu, ce qui n’est pas le cas de tous ceux qui pourraient en bénéficier.

« Avec ça, au moins, je vais pouvoir me payer des gouttes pour mes yeux. Ça me coûte 20 $ la bouteille. Il ne me restera que 4 $ à payer », résume avec philosophie Mme McRae.

 

VIVRE DE PEU ET VIVRE SEUL

Les aînés qui habitent dans ce HLM du quartier Saint-Roch reçoivent souvent la visite des intervenants de Service amical basse-ville et aide à domicile. Depuis 40 ans, les employés et les bénévoles de cet organisme offrent des services de proximité qui ne sont pas couverts par l’État. Josée Arsenault, la directrice générale, n’est pas impressionnée par le nouveau crédit d’impôt du gouvernement caquiste.

« Ce n’est pas 200 $ qui vont changer ta vie si tu es seul dans ton appartement », affirme-t-elle. Avec le vieillissement de la population, il faudra tôt ou tard trouver des solutions concrètes à la solitude vécue par un grand nombre d’aînés.

Louisette Langlois, 82 ans, a vécu sa vie sous les projecteurs. À Montréal, à Québec et à Sherbrooke, les clients des cabarets l’ont connue sous le nom de Brigitte. Elle était danseuse et ressemblait drôlement à l’artiste française Brigitte Bardot, lui disait-on. Aujourd’hui, les rideaux de scène sont tombés depuis longtemps. Ses robes à paillettes, qu’elle confectionnait elle-même, ont été rangées. Les visites sont plus rares.

« J’étais bien faite, n’est-ce pas ? », demande-t-elle en pointant une grande photo d’elle, formes généreuses à découvert, affichée sur le mur de sa cuisine.

Condamnée à traîner en tout temps son déambulateur (l’arthrose ayant durement attaqué ses jambes), Mme Langlois peine à se déplacer. Faire son épicerie est un défi et descendre dans la cuisine communautaire n’est pas une mince tâche. Elle y arrive toujours, cela dit, même les jours d’hiver. La récompense est alléchante : un bon chocolat chaud.

« Deux cents dollars de plus par année, c’est pas pire. Ça m’aiderait à payer mes comptes », dit-elle concernant le nouveau crédit d’impôt. De toute façon, même si elle gagnait une bonne somme, « [elle en] donnerai[t] à [sa] sœur pis au monde ici ».

« Les aînés à faibles revenus, pour la plupart, ne sont pas malheureux. Ce sont des gens avec beaucoup d’orgueil qui ont appris à vivre de peu. Ceux qui se débrouillent viennent nous voir. Ils ont des contacts avec les organismes. Le problème, ce sont ceux qui s’isolent et qu’on ne connaît pas », déplore Josée Arsenault de l’organisme Service amical basse-ville.

LE DÉSESPOIR

Parfois, quand rien ne va, c’est le silence qui fait le plus mal. Dans son petit appartement, Marie Langlois (nom fictif) n’en peut plus de la douleur. Ses pieds sont gonflés comme des ballons de football. Même si elle porte des bas de compression, la souffrance ne la quitte pas.

« Deux cents dollars, c’est mieux que rien, mais ils auraient pu se forcer », confie-t-elle dans un bref témoignage qui traduit une grande détresse.

Ce qui la tracasse, ces jours-ci, c’est d’arriver à payer ses funérailles et son urne. Elle verse 100 $ par mois à une compagnie, question d’avoir quelque chose « qui se tient ».

Un peu plus loin dans le même immeuble, François Simard est dans un tout autre état d’esprit. À 93 ans, assis devant sa télévision (où il aime bien écouter la boxe), le retraité du monde de la restauration vit de peu. Et il est heureux.

« On a notre pension. On mange et on vit pareil », affirme le grand-papa d’Étienne et de Renaude qui apprend ces jours-ci à parler « le belge », nous dit-il.

« C’est sûr que le coût de l’épicerie monte toujours. Ils ne la donnent pas, la nourriture. Mais on n’a pas le choix. On mange ce qu’on mange. »

— François Simard, 93 ans

« Les gens, ici, ce qu’ils apprécient, c’est qu’on les connaît et qu’on les aime. On s’apprécie mutuellement », complète Josée Arsenault de l’organisme Service amical basse-ville.

« Les épreuves de la vie, ça se traverse quand tu as des gens aimants et bienveillants autour de toi », ajoute-t-elle.

« Jusqu’à date, je suis bien. Je suis en forme. Ma mère est morte à 103 ans », répond François Simard en se levant d’un bond pour nous montrer sa collection de bibelots de Noël.

AÎNÉS À FAIBLES REVENUS

DES ENJEUX PRESSANTS

Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR), le convient : 200 $ par an, ce n’est pas beaucoup pour des aînés dans le besoin. Mais « c’est un début ». La Presse lui a demandé de décrire des enjeux pressants pour mieux soutenir les Québécois du troisième âge qui vivent dans la précarité.

MIEUX INFORMER

Les aînés qui vivent avec un faible revenu peuvent toucher à plusieurs programmes gouvernementaux et crédits d’impôt. Le problème, c’est que sans déclaration de revenus, plusieurs ne connaissent pas l’éventail des mesures qui s’offrent à eux.

« Nous avons beaucoup de difficulté à rejoindre tout le monde pour qu’ils puissent toucher à ce dont ils ont droit. Le gouvernement du Québec devrait investir dans des services pour accompagner les aînés afin qu’ils obtiennent au minimum l’ensemble des programmes existants », déplore Judith Gagnon de l’AQDR.

MIEUX VIVRE

De nos jours, on vit plus longtemps, mais dans quelles conditions ? C’est la question que soulève l’AQDR, qui souhaite que le gouvernement se penche sur la qualité de vie des aînés autant que sur l’accès à la médecine.

« Assurer une qualité de vie, c’est avoir droit à des services à domicile, à des transports collectifs accessibles et abordables, puis à un logement convenable », explique Judith Gagnon.

Sur ce dernier point, l’AQDR souligne que plus de la moitié des retraités âgés de plus de 75 ans en 2011 consacraient plus de 30 % de leurs revenus au paiement de leur logement.

MIEUX INCLURE

Pour Judith Gagnon, c’est bien beau de « parler de revenus décents, de qualité de vie, de logements abordables », mais tout ça perd de son sens « si on ne favorise pas l’inclusion sociale des aînés ».

« Il faut encourager davantage la participation sociale des aînés à la société. Ça veut dire avoir accès au marché du travail et à une meilleure conciliation travail-retraite, mais aussi favoriser l’accès à l’éducation et aux formations culturelles. Ce n’est pas parce qu’on vieillit qu’on ne peut pas pousser nos connaissances », explique-t-elle.

La solitude est un problème criant pour plusieurs aînés. « Près de 25 % des personnes âgées de 65 ans et plus n’ont aucun ami, [alors que] plus de 30 % […] n’ont pas de contact chaque semaine avec leur famille », rappelle l’AQDR.

Lire l’article sur le site de La Presse

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