
PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE
La croissance de la population est faible, mais surtout, cette population est vieillissante.
Vous croyez que le gouvernement du Québec peut reporter l’atteinte du déficit zéro sans conséquence ? Qu’il peut aujourd’hui dépenser allègrement pour le logement, les itinérants, la santé, ou encore baisser les impôts ?
La réalité crue, c’est que le Québec ne peut pas se permettre d’être indiscipliné financièrement, vraiment pas. Qu’à voir les grands paramètres économiques du Québec, notre gouvernement ne pourra pas soutenir sa structure budgétaire actuelle sans retomber dans de lourds déficits à long terme.
C’est le constat que fait la nouvelle étude sur la « soutenabilité budgétaire à moyen et à long terme » du Québec, réalisée par la Chaire en fiscalité et en finances publiques (CFFP) de l’Université de Sherbrooke.
Pour faire leurs projections, les trois chercheurs ont tenu compte d’une multitude de facteurs qui influent sur les revenus et dépenses du gouvernement, comme le vieillissement accéléré de la population, la croissance anémique de la productivité et la baisse attendue du taux d’emploi, notamment.
Il s’agit de facteurs économiques qui ne dévient pas beaucoup de leur trajectoire depuis plusieurs années et qui, projetés dans l’avenir, nous forcent à la lucidité budgétaire.
Pour l’année en cours, le gouvernement du Québec prévoit un déficit de quelque 12,4 milliards de dollars, en incluant les versements au Fonds des générations, soit 1,9 % du PIB. Ce déficit devrait s’effacer progressivement d’ici quatre ans, si l’on s’en remet au plan de retour à l’équilibre budgétaire du gouvernement caquiste.
Si tel est le cas, la situation budgétaire du Québec est soutenable à moyen terme, soit d’ici 12 ans, estiment les chercheurs Suzie St-Cerny, Luc Godbout et Yves St-Maurice.
Soutenable ne signifie pas que les surplus se multiplieront, mais plutôt que les déficits avoisineront 0,5 % du PIB entre 2026 et 2038, quatre fois moins qu’actuellement, en moyenne.
Le hic, c’est que pour revenir d’ici 4 ans à cet équilibre budgétaire essentiel à la santé de nos finances publiques à moyen terme, le plan caquiste prévoit que les dépenses ne croîtront que très faiblement d’ici 4 ans, le plus faible rythme de croissance depuis 30 ans.
Et encore, ce plan comprend un trou annuel à résorber de 2,5 milliards de dollars, pour lequel le gouvernement n’a pas encore trouvé de solution. La mise en œuvre du plan ne passera donc pas comme une lettre à la poste. Il suscitera de la grogne dans la population.
Autre problème : même si le gouvernement y parvient, les déficits recommenceront à s’empiler après 2030, s’accroissant progressivement pour devenir insoutenables à long terme, dépassant 1,5 % du PIB après 2050, prévoient les chercheurs.
« Ça montre l’importance de retourner à l’équilibre budgétaire pour avoir des finances saines pour les générations futures. Il ne faut pas oublier le long terme, ce qui est souvent difficile en campagne électorale », me dit l’économiste et fiscaliste Luc Godbout.

Chose certaine, si un parti politique a une nouvelle dépense jugée importante, il devra trouver des sources de revenus pour le financer afin de ne pas nuire aux équilibres budgétaires, fait valoir Luc Godbout.
Comment les chercheurs arrivent-ils à de tels constats à long terme ? D’abord, ils s’appuient sur l’évolution démographique du Québec.
La croissance de la population est faible, mais surtout, cette population est vieillissante. Actuellement, 22 % des Québécois sont âgés de 65 ans et plus. Cette proportion passera progressivement à 27 % après 2050, dont une bonne part dépassera 80 ans.
Or, ces personnes âgées nécessitent bien davantage de soins de santé. Par exemple, les dépenses de santé coûtent 21 250 $ par habitant au gouvernement du Québec pour le groupe des 80-84 ans, contre 6156 $ pour celui des 60-64 ans et moins de 3500 $ pour ceux âgés de moins de 50 ans.
Par conséquent, la part des dépenses de santé augmentera. Au rythme où vont les choses, elle passera de 40,4 % des dépenses de portefeuille cette année à 45,8 % dans 12 ans, en 2038. Cette hausse fera donc pression sur les équilibres budgétaires.
Autre élément : la productivité progresse faiblement au Québec. La valeur extraite par heure de travail (PIB par heure travaillée des entreprises) croît de seulement 0,85 % par année, en moyenne, un peu plus qu’au Canada anglais, mais bien moins qu’ailleurs.
Or, cette faible croissance de la valeur se reflète directement dans les recettes que l’État peut en tirer.
Par le passé, la Chaire de recherche avait fait de telles projections à long terme de la soutenabilité budgétaire, mais ses prévisions concernant la croissance de la productivité étaient plus musclées.
En 2012, la Chaire ne prévoyait pas une croissance de 0,85 % seulement par année à long terme, mais de 1,5 %. Devant l’incapacité du Québec à atteindre un tel niveau, ce rythme annuel constant à long terme a été révisé à 1 % dans les projections de 2023, puis à 0,85 % cette année.
Enfin, le taux d’emploi des Québécois, qui a fortement grimpé ces dernières années, semble vouloir plafonner, ce qui aura des incidences sur les équilibres financiers à long terme.
En 2023, Retraite Québec prévoyait que le taux d’emploi des 15-74 ans continuerait de croître jusqu’à 69,1 % vers 2050, mais sa prévision a été révisée à 68 % récemment. L’écart paraît faible, mais cumulé chaque année, il a des effets importants. En 2025, le taux d’emploi des 15-74 ans est de quelque 67,3 %.
Les chercheurs pensent que ce taux d’emploi du Québec pourrait tout de même surprendre à la hausse, à la lumière des tendances récentes et de l’exemple de quatre pays, nommément le Portugal, le Japon, l’Allemagne et l’Estonie, dont la démographie est semblable à celle du Québec.
Le constat d’ensemble n’est pas jojo, j’en conviens. Mais il illustre à quel point les décideurs auront des défis financiers importants pour assurer une certaine équité intergénérationnelle, défis que la population doit bien saisir.

