La proportion de Québécois ayant un médecin de famille est passée de 82 % en 2019 à 73,3 % en 2023, selon l’Institut de la statistique du Québec. Cette baisse s’explique par les départs à la retraite d’omnipraticiens et la prise en charge de patients par des groupes de médecins. Une solution qui, selon plusieurs, ne convient pas aux plus malades.

Marie-Eve Cousineau

Marie-Eve CousineauLa Presse

Roger Payette, 77 ans, est l’un des nombreux Québécois ayant perdu leur médecin de famille au cours des dernières années. Son omnipraticien, qui le suivait depuis 30 ans, a pris sa retraite en décembre 2020. Il a été pris en charge par un groupe de médecins de famille dans sa région, Lanaudière, en mai 2023.

Depuis, le citoyen de Notre-Dame-des-Prairies, près de Joliette, doit contacter le Guichet d’accès à la première ligne (GAP) pour obtenir un rendez-vous médical. C’est ce qu’il a fait au printemps dernier, après que sa pharmacie lui a signalé qu’il devait voir un médecin pour le renouvellement de ses ordonnances.

« J’ai appelé au GAP et on m’a dit : “On va essayer de vous trouver un rendez-vous dans les deux prochaines semaines” », raconte M. Payette. Il n’en a jamais obtenu.

La pharmacie l’a finalement dépanné. « Il va falloir que je retéléphone au GAP, dit Roger Payette. Je ne trouve pas que le système fonctionne si bien que ça. » S’il se sent « délaissé » par la première ligne, il se dit satisfait du suivi assuré par son cardiologue depuis son infarctus en février 2022.

Pas pour tout le monde, l’inscription collective

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on indique que le « taux d’inscription global » des Québécois s’élevait à 83,1 % en date du 15 juillet, en tenant compte des inscriptions auprès de groupes de médecins. « La proportion de personnes inscrites, quand on combine individuel et collectif, est en forte augmentation depuis les dernières années », écrit-on.

La cheffe du département régional de médecine générale de Montréal, la Dre Ariane Murray, estime que le GAP a amené « une plus-value au réseau » en s’assurant de la « pertinence » des visites médicales – des infirmières font le triage. Mais la formule a ses limites, constate-t-elle.

C’est sûr que pour les patients plus malades, qui ont besoin de suivis longitudinaux pour des maladies chroniques complexes ou des enjeux de santé mentale chroniques, l’inscription collective n’est pas le bon véhicule. Pour ces patients-là, on a encore besoin de l’inscription individuelle.

 La Dre Ariane Murray, cheffe du département régional de médecine générale de Montréal

À Montréal, plusieurs milliers de patients vulnérables (jugés de priorités A et B) sont actuellement pris en charge par des groupes de médecins de famille, indique la Dre Murray. « C’est mille fois mieux que rien, mais c’est sûr que ce n’est pas l’idéal pour eux », reconnaît-elle.

Elle explique que les rendez-vous de suivi ne sont « souvent pas nécessairement » avec le même médecin. Les consultations peuvent aussi être de courte durée dans certaines cliniques, ajoute-t-elle.

« Quand on a des rendez-vous qui sont encore aux 10 ou 15 minutes, c’est un peu difficile d’être capable d’imaginer qu’on gère plus d’un problème, ou deux problèmes très simples, dans cette période-là », observe la Dre Murray.

« Utopique »

Le DPascal Renaud, président de l’Association des médecins omnipraticiens de Québec, croit aussi que l’inscription collective ne convient pas à tous.

On ne peut pas traiter un patient avec une dépression, qui voit une journée la Dre Lavoie, la semaine suivante le DBourassa, et que ça change tout le temps. On a besoin d’avoir des épisodes de soins qui sont faits par le même médecin.

 Le Dr Pascal Renaud, président de l’Association des médecins omnipraticiens de Québec

Selon le Dr Renaud, il demeure « utopique » de croire que tous les Québécois puissent avoir leur propre médecin de famille considérant la pénurie actuelle d’omnipraticiens – il en manque 1500 au Québec, dont 150 dans la Capitale-Nationale, précise-t-il.

Un nouveau modèle doit être trouvé, estime-t-il. Une équipe, constituée d’un médecin, d’une infirmière et d’autres professionnels, pourrait prendre en charge les patients, comme le propose la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) dans le contexte du renouvellement de son entente-cadre avec le gouvernement québécois. « Ça ne reposerait pas juste sur les médecins », dit le DRenaud.

Selon ce modèle, présenté dans le numéro d’août 2024 du Médecin du Québec, les patients vulnérables ayant besoin d’un suivi régulier pourraient se voir attitrés à un professionnel, comme une infirmière ou une travailleuse sociale, ou à un médecin dans le cas, par exemple, de cancer.

Pour le moment, l’inscription collective demeure la voie privilégiée par Québec. La FMOQ vient de conclure une entente-passerelle à ce sujet avec le gouvernement.

Comme bien des patients, Chantal Campagna espère malgré tout avoir son propre médecin de famille. La Montréalaise de 55 ans figure au guichet d’accès à un médecin de famille depuis 2018. Cette année-là, elle s’est inscrite sur la liste d’attente des jardins communautaires de son quartier.

On m’a appelée cette année pour le jardin ! J’ai eu un jardin plus rapidement qu’un médecin ! Il faut vraiment le faire.

 Chantal Campagna

Chantal Campagna est suivie par un groupe de médecins de famille depuis environ deux ans. Elle se dit satisfaite du service qu’elle a obtenu lors d’une visite pour une tendinite calcifiante à l’épaule. Elle a alors appris qu’elle faisait de l’hypertension. « La personne que j’ai vue était vraiment super », dit-elle. Elle ne l’a malheureusement pas revue.

Elle affirme avoir été traitée par des médecins différents chaque fois. « On ne développe pas de relation, déplore-t-elle. C’est très impersonnel. »

Chantal Campagna a des antécédents familiaux de diabète et de problèmes cardiaques. Elle n’ose pas demander un suivi supplémentaire au GAP afin de « ne pas surcharger le système » de santé. « Mais à un moment donné, je vais être vieille. Je vais avoir besoin de plus de soins. »