Plus de privé en santé… mais pas trop !

Plus de privé en santé… mais pas trop !

Les Québécois ont mal à leur système de santé. Mais ils ne sont pas prêts à ouvrir complètement la porte au privé, révèle une grande étude du Pôle santé de HEC.

« Faire plus de place au privé dans le système de santé ? O.K. d’abord, si c’est ce qu’il faut pour obtenir des services. » Ainsi pourrait-on résumer la position des Québécois sur le sujet, mise au jour par un récent sondage : une ouverture timide, nourrie par la résignation à l’égard des ratés du système actuel.

Le Pôle santé de HEC Montréal, un groupe de recherche spécialisé dans la gestion du réseau de la santé, a demandé à la maison CROP de sonder les Québécois sur leur satisfaction envers le système et sur leur ouverture à différentes solutions envisagées pour le redresser. L’équipe de HEC a aussi invité des représentants de divers groupes d’intérêt (professionnels, gestionnaires, assureurs, patients) et des experts universitaires à se prononcer. Les résultats de ces consultations ont été compilés dans un rapport, Des idées en santé pour le Québec, qui sera dévoilé le 19 mai à l’occasion d’un colloque réunissant des intervenants canadiens et étrangers.

Le sondage donne la mesure de la déception des Québécois à l’égard de leurs services de santé. Moins du quart des répondants estiment en avoir pour leur argent, s’ils considèrent ce qu’ils versent en impôts, en taxes et en frais. Les participants sont particulièrement mécontents des délais d’attente, de l’accès aux médecins de famille et du manque de transparence quant aux coûts ; en revanche, ils sont majoritairement satisfaits de la qualité des soins et de la compétence de ceux qui les prodiguent. Compte tenu de ces frustrations, il n’est pas étonnant de constater que 60 % des gens jugent nécessaire de repenser le système « de fond en comble » et de le « rebâtir complètement ».

Rebâtir, mais comment ? Avec ou sans une contribution accrue du secteur privé ? C’est là que ça se corse. Les réponses au sondage, truffées de paradoxes, témoignent de la profonde ambivalence des Québécois.

La question donne rarement lieu à des débats sereins, rappelle l’auteure du rapport, Marie-Hélène Jobin, professeure à HEC et directrice associée du Pôle santé. « [Certains] croient que l’ouverture [au privé] pourra améliorer la performance du système de santé en utilisant les leviers que sont la performance, la concurrence et le libre choix des acteurs, écrit-elle. [D’autres] allèguent que la santé n’est pas un produit comme les autres et qu’il conviendrait d’investir toute notre énergie et nos ressources dans l’amélioration du réseau public […]. Pour les tenants de cette position, […] la présence du privé constitue même une menace à la qualité des soins. »

À première vue, l’enquête semble donner des munitions aux partisans du privé. Le rapport confirme ce que d’autres experts ont constaté : les Québécois sont déjà des consommateurs habituels de ce type de services. Presque le quart des répondants ont fréquenté une clinique privée au moins une fois dans l’année précédente, et parmi ceux-ci, la majorité (70 %) l’ont fait pour obtenir des soins pourtant couverts par le régime public. De plus, les deux tiers des répondants sont d’accord pour dire qu’on devrait pouvoir choisir de payer pour se faire soigner dans le privé si on n’est pas satisfait de la qualité ou des délais dans le réseau public. La proportion grimpe à 75 % chez les 18-34 ans.

Or, cette disposition à se payer des services privés se double d’un attachement tenace à l’idéal d’un système universel, entièrement financé par l’État. Les Québécois sont même prêts à faire des sacrifices pour qu’aucun de leurs concitoyens ne soit laissé pour compte : plus de 60 % affirment être attachés au caractère universel des services de santé et acceptent, pour soutenir ce principe, de devoir attendre pour être soignés.

Certes, la plupart des répondants veulent bien que des organisations privées puissent fournir des services de santé. Mais grattez davantage et demandez-leur qui, à leur avis, devrait payer pour les soins obtenus dans le privé : seule une minorité d’entre eux (32 %) trouvent qu’on devrait être libre de les payer de sa poche, tandis que la moitié estiment que le seul mode de paiement devrait demeurer la carte-soleil.

Difficile de s’y retrouver dans ces réponses contradictoires. Mais les Québécois ne sont pas tombés sur la tête, selon André-Pierre Contandriopoulos, professeur émérite au Département d’administration de la santé de l’Université de Montréal, qui a pris connaissance de ces résultats. Ils sont écartelés entre les lacunes du système, leur intérêt personnel et la solidarité, qui, dit-il, fait partie de leurs valeurs essentielles. « Fondamentalement, les Québécois pensent qu’on devrait pouvoir garantir à tous des soins de qualité rapidement, affirme-t-il en entrevue téléphonique. On peut avoir une conviction forte et un comportement individuel parfaitement rationnel, parce qu’on ne veut pas mettre nos proches à risque. On est dans une société qui est depuis longtemps attachée à l’idée des programmes universels. Mais ces programmes n’arrivent plus à combler les attentes normales des Québécois, en particulier ceux des classes moyennes. Et je pense qu’on a le devoir d’agir dans notre propre intérêt quand il s’agit de notre santé ou de celle de nos enfants. »

L’enjeu des assurances « duplicatives » illustre bien dans quelle position épineuse les Québécois se trouvent. Actuellement, il est interdit par la loi de se procurer une assurance privée pour avoir accès à des soins qui sont déjà couverts par le régime public, sauf dans des circonstances exceptionnelles. La majorité des répondants (59 %) appuient cette interdiction lorsqu’on la leur présente comme une loi équitable qui permet à tout le monde d’avoir droit aux mêmes services et d’éviter la croissance du secteur privé. Mais quand on leur demande si les gens devraient être autorisés à se munir d’une assurance pour réduire leur temps d’attente, cette fois, à l’inverse, plus de la moitié (53 %) disent oui aux assurances privées.

Ainsi, l’ouverture des Québécois au privé est le reflet non pas d’une adhésion à l’idéologie du libre marché et de la responsabilité individuelle, mais de leur pragmatisme. Si ça se trouve, ils sont favorables à une plus grande intervention de l’État, pas à son désengagement ! La vaste majorité souhaiteraient, par exemple, qu’un plus large éventail de services soient couverts par la Régie de l’assurance maladie, notamment les frais dentaires (93 % sont pour) et les services d’optométrie (91 %). Les répondants voudraient aussi voir l’État agir pour encourager l’adoption de saines habitudes de vie, en imposant une surtaxe à l’achat des boissons énergisantes (74 % sont en faveur), des boissons sucrées (65 %) et de la malbouffe (65 %), et en offrant des subventions ou des crédits d’impôt pour l’inscription à des activités sportives (84 %) ou l’achat d’équipement (77 %). 

On observe les mêmes tiraillements en éducation, fait remarquer André-Pierre Contandriopoulos. La population n’a pas abandonné son idéal d’un système public universel, de qualité égale pour tous, croit le professeur. « Tout en se disant que ce serait bien que l’école soit publique et universelle, il y a beaucoup de parents qui décident d’envoyer leurs enfants à l’école privée, parce qu’ils ne peuvent pas se résoudre à ne pas leur offrir ce qu’il y a de meilleur, dit-il. Est-ce que ça veut dire qu’on est pour le privé ? Pas forcément. C’est une réponse logique aux contraintes devant lesquelles on est placés. »

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